Un mois avant la traditionnelle célébration de la journée internationale de la femme, les spéculations ne tarissent pas sur la capacité de la cotonnière industrielle du Cameroun (CICAM) à couvrir la demande de pagnes sur le marché national.

Au commencement

Créée en 1965 sous la forme juridique d’une Société Anonyme. La CICAM naît de la coopération entre l’Etat, la Banque Allemande de Développement (DEG) et le groupe textile Français Dollfus-Mieg & Compagnie (DMC). Ses activités principales sont la filature, le tissage, la teinture et l’impression sur tissus.

Suite  au retrait  du groupe textile DMC et de la DEG, la CICAM devient une société à capitaux publics en 2008. Détenue par la Société nationale d’investissement (SNI) à 75% et l’Etat à 25%, le capital social actuel de la société est de FCFA 1.158.000.000 FCFA.

Le top management de la CICAM

Président du conseil d’administrationM. RASSAF DAMAVOU
Directeur généralM. EBAH ABADA Edouard
Directeur général adjointM. POHOWE Emmanuel
Tutelle TechniqueMinistère des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique
Tutelle FinancièreMinistère des finances

A ce jour, la CICAM demeure le principal acteur de la filière industrielle du textile au Cameroun. Selon ses statuts, elle a pour mission :

la transformation du coton acheté à la SODECOTON, en tissu écru ;  l’impression et teinture des écrus importés ou venant de Garoua et la production des tissus éponge à partir des filés de coton. Elle dispose de trois (03) sites industriels de production et d’un réseau de distribution « NEWCO » (LAKING TEXTILES) pour le marché local. La ville de Garoua abrite le premier site où deux usines de filature et tissage transforment le coton acheté à la société de développement du coton du Cameroun (SODECOTON) en écru. La ville de Douala abrite les deux autres sites, dont l’un transforme les écrus de Garoua en tissus imprimés ou peints et l’autre produit des tissus éponge.

L’année où tout a basculé

A la demande de la SNI actionnaire majoritaire, en 2009, une étude réalisée par le Cabinet GHERZI spécialiste des questions industrielles, revèle l’obsolescence de l’outil de production, la faiblesse des capitaux permanents, le poids exorbitant du passif circulant avec un lourd endettement vis-à-vis de ses fournisseurs (SODECOTON, AES-SONEL devenu ENEO) et l’Etat (impôts et CNPS).

Une décennie après, la situation de la CICAM demeure peu reluisante, elle n’arrive plus à satisfaire sa clientèle, et continue d’accumuler des dettes et des contres performances sur le marché dominé par les tissus d’origine chinois. Plus grave encore, ses énormes découverts vis-à-vis de son fournisseur, la SODECOTON, ne sont toujours pas apurés et par conséquent, la société cotonnière a suspendu tout approvisionnement en coton.

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A L’aube du 08 Mars et du 01er Mai 2021

Dans une interview accordée, le 26 janvier dernier par M. Adoum Abagana, directeur de l’usine CICAM de Garoua à l’organe de presse écrite Cameroon tribune, il ressort que la dette de la cotonnière auprès de la SODECOTON s’élève à un milliard trois-cent millions de francs (FCFA 1.300.000.000).

« Cet arrêt a une grande incidence sur la campagne du 08 mars. Nous avons besoin de quatre millions et demi de mètres linéaires de pagne pour le 08 mars. En ce moment, nous n’en n’avons que deux millions. Nous faisons principalement notre chiffre d’affaires sur le 08 mars et le 1er mai. En 2020 déjà, l’année avait été difficile à cause des mêmes soucis avec la SODECOTON. Les festivités du 1er mai avaient été annulées. […] Nous espérons qu’une solution sera trouvée dans les prochains jours sinon nous allons enchainer avec deux mauvaises campagnes encore, ce qui vas compliquer davantage notre trésorerie  »

La situation que vit la Cicam n’est guère étrange, en effet selon le rapport 2020 de la commission technique de réhabilitation des entreprises publiques et parapubliques (CTR), les machines de production de la Cicam se sont progressivement et fortement dégradées avec le temps et surtout en l’absence d’un plan de renouvellement des équipements. Ce qui a conduit inexorablement vers la situation financière et de fonctionnement désastreuse dans laquelle elle est plongée actuellement.

Situation de l’entreprise

Libellé (en FCFA)20182019
Dettes fournisseurs5 351 760 5785 630 301 535
Dettes fiscales2 360 295 4193 321 904 208
Chiffre d’Affaires13 265 127 41510 042 047 469
Capitaux propres-3 063 056 871– 4 600 591 628

Le bilan de la CICAM au 31 décembre 2019 est au rouge. La situation financière de cette entreprise qui était considérée comme le fleuron du développement de l’industrie du textile camerounais lors de sa création en 1957, s’est dégradée au fil des années sous le regard des autorités.

En 2019 par exemple, la société a enregistré une baisse de près de 2,221 milliards de francs soit 10.44 milliards en 2019 contre 13.265 milliards de franc en 2018 ce qui fait une baisse de 24%.

Pour essayer de résoudre le problème en amont, rappelons que la Cicam avait réussi à baisser ses charges à hauteur de 21.6% passant de 18,589 milliards en 2018 à 14,573 milliards en 2019. Mais cela n’a visiblement pas suffit à stabiliser sa situation financière.

Par ailleurs, Le CTR explique le faible résultat de la Cicam par :

« l’absence de nouveaux produits, la chute des ventes qui génère des tensions de trésorerie et par conséquent des difficultés d’approvisionnement des usines en pièces de rechange et en matières premières. Les capitaux propres passent de -3 063 millions en 2018 à -4 601 millions en 2019 soit une dégradation de 1 538 millions, résultant du bénéfice net de l’exercice (-4 526 millions) »

Les facteurs 

Durant l’année 2019, aucun des trente-deux projets d’un montant de 608 millions de FCFA n’a été mis en œuvre par la Commission interne de passation des marchés de la CICAM ; ceci faute de financements.

L’augmentation de ses coûts de production, l’insuffisance des ressources propres pour financer le cycle de production et l’invasion du marché par des produits de contrefaçon et de contrebande sont également des facteurs qui continuent d’influencer les performances de cette entreprise.

Le rapport d’audit effectué en 2019 sur les missions d’assurance et de gestion de la CICAM laisse apparaitre quelques dysfonctionnements sur les plans commercial, financier, comptable et de la production. Il s’agit notamment :

Du manque de stock et de l’augmentation importante des charges d’exploitation des boutiques ; du manque de cylindres d’impression qui a généré la mauvaise qualité du pagne entrainant une perte évaluée à des dizaines de millions de FCFA ; des écarts de caisse en boutique ; de l’absence de traçabilité de certaines pièces comptables.

Cependant, les graduelles importations de textiles constituent le véritable manque à gagner de la CICAM. En effet, le marché camerounais des produits textiles est aujourd’hui dominé par des produits importés d’Asie, d’Europe et d’Afrique de l’Ouest. Le commerce de friperie occupe une place prépondérante dans les quotes-parts des importations. En 2019 le marché a dépensé près de 101 milliards de francs CFA pour les importations de friperie et autres matières textiles ; des fonds qui allègeraient la situation économique de la cotonnière nationale.

La CICAM fait face à une concurrence féroce

Au-delà de sa crise interne, la Cotonnière industrielle camerounaise fait face à une forte concurrence des entreprises chinoises et des pagnes ouest-africains qui occupent respectivement 88% et 6% des ventes sur le marché camerounais. Malgré cela, elle s’efforce de maintenir la tête hors de l’eau.

Notamment, avec le contrat-plan de 13.2 milliards de FCFA, signé depuis 2015 entre l’Etat et la Cicam, elle a pu acquérir tout récemment de nouveaux équipements. Il s’agit de 24 métiers à tisser renseigne la Cicam parmi lesquelles un Ourdissoir, une Jigger, une Flash Ager. Cependant l’entreprise peine à atteindre un volume de vente de 8 millions de mètres linéaires par an. ambition qu’elle s’était pourtant fixée. Hélas, elle continue d’enchainer les méventes sur le marché.

Quelques motifs d’espoir

Malgré la situation chaotique de la Cicam, il y’a néanmoins des motifs d’espoir comme le relève le directeur de l’unité de Garoua :

« la Cicam a un gros potentiel. Elle a besoin de l’accompagnement de l’Etat et des consommateurs parce qu’elle fait face à une concurrence féroce. C’est l’une des rares entreprises camerounaises qui transforme la matière première produite localement. Elle possède un savoir-faire qui remonte à plusieurs années. Grace aux efforts fournis par notre direction générale, elle a acquis de nouvelles machines qui devraient éviter l’importation du tissus ».

Au regard de la valeur négative de ses capitaux propres, la situation de la cotonnière nationale, (qui plus est la seule fonctionnelle en zone Cemac à ce jour), est très alarmante.

Rappelons que, le montant des capitaux propres est un indicateur de la valeur d’une entreprise. Lorsque les capitaux sont négatifs, comme c’est le cas avec la CICAM, cela signifie que les dettes de l’entreprise sont plus importantes que son actif. Et si rien n’est fait nous assisterons à une énième faillite d’une entreprise publique camerounaise avec des conséquences désastreuses sur plusieurs plans.

Affaire à suivre…

 

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